Télécratie contre démocratie ?
Lundi 30 avril 2007 :: Economie et Société :: Lien permanent :: RSS
Pourquoi le concept de « démocratie participative » avancé depuis le début de sa campagne par Ségolène Royal intéresse-t-il ? Le philosophe Bernard Stiegler répond à la question à travers son ouvrage « Télécratie contre démocratie », sur lequel il est revenu lors d’une table ronde organisée début avril par la Fondation pour l'innovation politique, à l'initiative d'un autre philosophe, Dominique Lecourt, membre du Conseil de surveillance de la Fondation. Bien sûr, l'objectif de cette rencontre était beaucoup plus ambitieux qu'une réplique à la conception de la gouvernance avancée par la candidate socialiste. Mais au détour de la démonstration très argumentée de Bernard Stiegler, les mécanismes et les effets pervers de cette notion de démocratie participative ont été mis en évidence, à travers la notion de « télécratie ».
Bernard Stiegler constate en effet que notre époque est dominée par « le populisme et la démagogie », un populisme qui n'est pas d'origine politique mais généré par un contexte industriel : celui qui a inventé le marketing pour écouler des biens de consommation en surproduction, celui qui flatte les « pulsions » au lieu d'entretenir ce qui fait le propre de l'homme, le désir. Le désir est conscient, construit et pousse l'être humain à se situer dans la société, à élaborer des idéaux et à entretenir du lien social. Bernard Stiegler fait de ce désir « la condition de la vie politique » et analyse le populisme industriel, entretenu par la télévision et le consumérisme en général comme la cause de destruction du désir, donc de cette vie politique. « Monsieur Sarkozy et Madame Royal ont massivement canalisé les faveurs de leurs électorats respectifs parce qu’ils ont compris que le désir est en souffrance (...). Ils flattent, dans cette souffrance, ce qui aggrave la régression de ce désir ». Ils effacent ce qui distingue le désir de la pulsion, à cause de l'effet amplificateur de la télévision, « qui prescrit des modèles comportementaux à travers les feuilletons télévisés, les films, les plateaux ... truffés d'écrans publicitaires ». « La télévision est devenue un vecteur de reconfiguration de l'opinion publique », affirme l'auteur, en regrettant que « le service qu'elle nous rend, à nous téléspectateurs, est d'occuper notre esprit ». Ce qui expliquerait pourquoi 53 % des Français déclarent détester la télévision qu'ils regardent... quand même ! Puisqu'elle a détruit le milieu familial et social au point que lorsqu'elle est éteinte règne le vide absolu.
Bernard Stiegler veut croire qu'une nouvelle économie politique industrielle, « qui abandonnerait progressivement le modèle industriel qui a conduit à la destruction du désir, qui formerait une nouvelle organisation du circuit social des désirs » au point de susciter de nouvelles « motivations », pourrait redonner un avenir à un pays comme la France. La révolution technologique, qui a produit la télécratie en favorisant exclusivement les « courts circuits » (les pulsions, les slogans, les petites phrases, les caricatures, les simplifications, les instantanés) pourrait être mise au service de l'organisation de « longs circuits » via « l'augmentation de la responsabilité ». « Il est inconcevable que la société mondiale perdure si elle ne fait pas un saut qualitatif dans l'augmentation de la responsabilité et de son partage », prévient le philosophe, inquiet devant le constat que « nous n'avons plus à reproduire nos existences : elles sont toutes faites, préfabriquées par des concepts qui sont là pour les configurer à notre place ». Lui-même ne rejette pas « les technologies qui peuvent nous décharger de toutes sortes de choses dont il est très bien de pouvoir se décharger ».
Mais il faut aussi les mettre à profit pour reconstituer – Internet en serait le vecteur privilégié – « un milieu de production et de conception, un espace de travail coopératif planétaire, un laboratoire mondial ». Le modèle industriel qu'est Internet repose sur le fait que celui qui reçoit quelque chose le réexpédie en l'ayant transformé, enrichi, commenté. « Cette activité peut être très minimale et instrumentalisée de manière télécratique, mais elle peut aussi être maximale et produire de très longs circuits de ‘transindividuation’ », affirme-t-il. Autrement dit, l'enjeu de l'économie politique de demain est de reconstituer un tissu social déchiré par le modèle télécratique. Le philosophe croit en la technique comme outil de modélisation d'une société et voudrait qu'on ne se trompe pas sur le futur « dispositif participatif qui est à la fois industriel et technologique ». Ce qui devrait donner lieu, conclut-il à des programmes de recherche industrielle au niveau national aussi bien qu'au niveau européen.
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> Sur le site de la Fondation
L’opinion publique comme marché : télécratie contre démocratie (Document de travail, par Bernard Stiegler introduction par Dominique Lecourt, avril 2007)
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