L'OCDE y a consacré sa conférence internationale à Rome début avril, donnant lieu à une journée complète d'information sur le sujet sur France Inter. L'évaluation du bonheur n'est pas qu'une interrogation philosophique ou sociale, elle est également économique. Selon plusieurs études, « le bonheur joue sur la croissance ». Plus encore, « dans les pays industrialisés, l'impact du bonheur sur la prospérité économique est plus prononcé que celui de la croissance sur le bonheur », affirme l'une d'elles.

Le point de départ de la mesure du bonheur est le produit national brut (PNB) ou le produit intérieur but (PIB). Mais depuis les années 70, les économistes savent que ce critère est très insuffisant, qu'il mesure la production et non la consommation, plus appropriées à l'évaluation du bien-être.

En 1990, l'ONU a inventé l'« indice de développement humain » (IDH), constitué de trois critères : la longévité, l'éducation et le niveau de vie. Depuis, les indices de mesures se sont multipliés, oscillant entre des mesures objectives (l'état de richesse d'un pays et le confort dont doivent logiquement bénéficier ses citoyens) et l'évaluation d'une jouissance subjective de la vie. Selon la place du curseur, les résultats sont très disparates, hormis une tendance établie qui est que les pays riches accaparent les premières places et, qu'au sein de ces pays, ceux de l'Europe du Nord sont nettement en avance. La France se classe 14e, 16e ou 62e en fonction des indicateurs privilégiés, exprimant un fort décalage entre la façon dont les Français regardent individuellement leur avenir et le regard négatif qu'ils portent sur leur pays.

Raphaël Wintrebert cite une étude de la Sofres de janvier 2006, selon laquelle 94 % des Français se disent heureux, grâce à leur famille, à leurs enfants, à leur bonne santé. Ce qui leur manque le plus pour être heureux : l'argent pour 36 % d'entre eux, plus de temps disponible pour 22 %... C'est donc la sphère privée qui semble constituer le socle d'une vie heureuse car les critères « collectifs » que sont la richesse, la sûreté, la liberté et la solidarité laissent à désirer. 62 % des Français sont préoccupés par leur pouvoir d'achat, dont ils affirment ressentir la diminution. Le niveau de chômage les préoccupe à 58 %.

Sensibles à la liberté, 59 % estiment qu'elle n'est pas un acquis définitif, menacée par le croisement des fichiers informatiques personnels, les interdictions de fumer, les caméras dans les lieux publics ou la multiplication des contrôles d'identité. Dans le domaine de la « sûreté », si le système de santé ne les inquiète pas, les Français se sentent menacés par l'insécurité professionnelle liée au niveau de chômage, et manquent de confiance dans un des piliers de la société : le système judiciaire, la justice étant le service public dont ils ont la moins bonne opinion (seulement 32 % d'opinions favorables contre 46 % à la police).

Enfin, le critère de solidarité est mis à mal : en 2007, 69 % des Français estiment que la fraternité est menacée en France et 80 % que les inégalités s'aggravent. Le Canada a lancé un grand chantier de réflexion sur le bonheur afin d'élaborer un nouvel indice d'évaluation autour de sept domaines : le niveau de vie, la santé, l'organisation du temps, l'éducation, la vitalité communautaire, l'environnement et la gouvernance. Chacun de ces domaines comptera jusqu'à une vingtaine d'indicateurs, allant du revenu des ménages à la quantité de polluants émis dans l'atmosphère, en passant par le niveau de bénévolat, le taux de décrochage scolaire, la récurrence de certaines maladies et le temps passé avec sa famille. Ne serait-ce pas le socle d'un projet de société digne d'être débattu dans une campagne présidentielle ?

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